18/03/2013

Les jardins statuaires (Jacques Abeille)

Les jardins statuaires.jpgA une époque indéterminée, dans une région aussi lointaine qu'indéfinie, un voyageur découvre un monde étrangement organisé, constitué de vastes domaines agricoles clos de hauts murs et vivant en autarcie, comme de petits univers indépendants les uns des autres. Les hommes y vivent séparés des femmes, sous la houlette d'un ancêtre plus ou moins bienveillant. Ils cultivent des statues de pierre qui poussent naturellement dans le sol mais qu'il faut élaguer, entretenir, laver et soigner comme on le ferait pour de simples rosiers. L'ennui, c'est que ces statues peuvent attraper la maladie de la pierre, laquelle peut être néfaste pour l'ensemble des cultures. Parfois apparaît une statue représentant non pas un ancêtre défunt, comme d'ordinaire, mais un jardinier bien vivant, ce qui est très mauvais signe pour l'homme qui sait que ces derniers moments ne vont pas tarder. Autre évènement alarmant et qui risque de changer cet ordre immuable : des jeunes gens se sont rebellés contre ce mode de vie patriarcal. Ils ont quitté leurs domaines, sont montés vers le nord et ont rejoint un chef mythique capable de fédérer toutes sortes de tribus de nomades et de mettre en péril la vieille civilisation...

Un des livres les plus étranges que le lecteur ait jamais pu lire. Cette histoire inclassable relève à la fois de la fable, du conte philosophique, du récit de voyage et du roman d'aventures. On sent une filiation assez évidente avec le monde de Tolkien ou avec celui de Kafka. Un univers à la fois absurde et totalement archaïque. Une société hiérarchisée au maximum dans laquelle tous les rapports humains sont codifiés par des règles si strictes qu'elles en deviennent presque inhumaines. La vie des femmes et l'organisation des mariages par échanges réciproques entre les différents domaines agricoles en sont les exemples les plus criants. Le style de Jacques Abeille est d'une très grande qualité, à la fois fluide, agréable, enlevé et également poétique, sophistiqué, ciselé (tournures et vocabulaire recherché et grande maestria dans l'emploi du subjonctif passé...) En un mot, l'amateur d'étrange, de fantastique et de surréalisme échevelé trouvera énormément de plaisir à cette découverte alors que le cartésien et le rationaliste se demandera où l'entraine la fantaisie d'un auteur pas très net. Lequel termine d'ailleurs cette oeuvre hors du commun par ces deux phrases sibyllines : « Le reste manque. Le conquérant n'avait pas promis d'épargner les livres. » et « Je crus avoir écrit l'oeuvre d'un fou. » Que dire de plus ?

4,5/5

17:09 Écrit par CCRIDER dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.