25/10/2012

Bienvenue sur Déliciosa (Chapitre 7/5ème partie)

A cette époque, l’Angola se retrouvait au carrefour de terribles enjeux. Elle se faisait tirer l’oreille pour rejoindre notre Fédération Sud Africaine. L’Empire Africain qui avait une frontière avec lui se trouvait être la seule puissance subsaharienne capable de s’opposer à nous et d’intriguer pour le récupérer, le mettre dans son camp et finir par l'annexer. Pour ce faire, il créait des troubles dans un pays qui n’était jamais sorti de trente ans de guerres civiles diverses et variées. Déjà toute l’Afrique de l’ouest, du Sénégal au Cameroun avait fini par basculer dans ce camp en compagnie des anciennes contrées de Somalie, Soudan, Tchad, et Ouganda. Seule de tout le continent, notre Fédération du Sud résistait tant bien que mal à ce mouvement globalisant. Il était vital pour nous d’empêcher notre turbulent voisin de basculer dans le camp adverse…

Notre gouvernement commença par soutenir discrètement une faction qui nous était favorable. La guerre civile était donc enkystée depuis de nombreuses années quand enfin notre Présidente décida d’une intervention armée qui n’arrangea rien. Mes deux oncles se retrouvèrent dans le corps expéditionnaire qui entra sans grande difficulté dans le pays après une longue série de bombardements des sites stratégiques qu’on appelait à l’époque « frappes chirurgicales ». Ils foncèrent donc sur leurs véhicules blindés jusqu’à la capitale dont ils s’emparèrent pratiquement sans réels combats. Malheureusement, les autres réagirent par des attentats, des coups de mains, des explosions de bombes sur les marchés ou dans les bars et de voitures piégées lancées contre nos postes. Ils les entraînèrent dans une guerre de lâches, une guerre sans fin, sale, désespérante, calamiteuse… Et c’est à cause d’un de ces attentats suicide que les deux grands frères de ma mère trouvèrent la mort lors d’une patrouille de routine dans les rues de la ville… Lorsque le chef du village vint lui apprendre la nouvelle, ma grand-mère poussa un grand hurlement, puis retomba assise sur une chaise et resta comme ça pendant des heures, incapable de réagir. Sans un mot, sans un geste. Ma mère, qui n’était qu’une toute jeune fille, se demandait si elle n’avait pas perdu la raison ou si elle ne se mettait pas en condition pour attendre la mort…

 

Peu de temps après, nous vîmes débarquer dans le village d’étranges démarcheurs. Ils proposaient de nous racheter nos terres pour des sommes relativement intéressantes. L’un d’eux, un certain N’Komo, un grand black assez mince et toujours poli dans un joli costume gris clair de bonne coupe, s’intéressa au terrain de ma grand-mère. Il lui fallut beaucoup de persévérance et de persuasion avant de parvenir à lui faire signer l’acte de vente. Estimant sans doute qu’elle obtenait une somme suffisante pour vivoter jusqu’à sa mort, elle finit par céder. Ce qu’elle ignorait c’est que le charmant frère N’Komo travaillait pour un gros magnat chinois qui avait fait fortune dans la recherche pétrolière et dans l’extraction de métaux précieux et qui cherchait à se constituer un immense domaine. Petit à petit, morceau par morceau, paquet de dolros par paquet de dolros, il reconstituait minutieusement, en le sachant ou non, quelque chose qui ressemblait bizarrement à l’ancienne ferme Van de Welde. Sa propriété représentait à peu près les trois quart de ce que possédait le couple d’afrikaners, mais en plus morcelé, avec des enclaves, comme autant de pièces dans un vieux drap de lit. En effet, certains micros propriétaires avaient refusé de se dessaisir de leur unique bien. Huan Hing, le potentat asiatique, ne désespérait pas de finir par récupérer tôt ou tard ces morceaux de terre manquants. Se plaçant sur un créneau complètement différent de celui des anciens propriétaires, le chinois, lui, s’intéressait non pas à ce qu’on pouvait faire pousser à la surface, mais à ce qu’on pouvait tirer du sous sol. Il commença à faire creuser des puits et des galeries tout en laissant le territoire revenir à l’état sauvage et en entamant les démarches pour faire classer sa propriété en réserve naturelle privée… Il sut s’entourer d’une garde prétorienne composée de nervis chinois armés jusqu’aux dents et renforcée d’auxiliaires noirs, enrôlés uniquement parmi les Koyus, nos ennemis héréditaires. Pragmatique et rusé, il n’avait nulle envie de finir son existence comme les précédents propriétaires. Il chassa les occupants de la maison de maître, la rétablit dans sa splendeur et l’améliora en y ajoutant tous les attributs du nouveau riche : climatisation, robotisation, piscine lagon, jacuzzi, vidéo surveillance, home cinéma avec immense écran en néo-plasma, garage de taille adaptée pour y ranger ses navettes, shuttles et autres glisseurs. Pour parfaire la sécurité et garder les animaux de sa future réserve naturelle, il fit entourer le domaine d’une clôture de barbelés électrifiés de deux mètres de haut avec tours de guet et postes de garde, obligeant ainsi les derniers petits propriétaires piégés par l’emplacement de leurs enclaves à en passer par ses hommes pour pouvoir accéder à leurs biens…

A l’euphorie des débuts (jamais le village n’avait disposé d’autant d’argent), succéda la morosité des lendemains qui déchantent. Les villageois dilapidèrent très vite leurs petits pécules en boisson ou en bien de consommation aussi divers que peu utiles et eurent bien entendu l’impression de s’être fait spolier. Ils grognèrent longtemps autour de l’arbre à palabres. Les plus excités parlèrent d’aller régler son compte au gros nabab chinois. Mais cela n’alla jamais plus loin. Personne n’osa se frotter à la milice surarmée du nouveau colon. N’ayant même plus la possibilité de cultiver, les plus courageux durent se résoudre à se faire embaucher par l’asiatique pour aller travailler dans ses mines ou pour installer ses derricks de forage ! L’Histoire qui ne repasse jamais les plats aux mêmes bégayait étrangement…

- Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra, lança John, sentencieux.

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08:59 Écrit par CCRIDER dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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