15/10/2012

Bienvenue sur Déliciosa (Chapitre 7/4ème partie)

« Tais-toi, malheureux, lui disait ma grand-mère. Tu n’as pas honte de raconter de pareilles sornettes. Un vieux militant du mouvement de la libération nationale comme toi ! Tu es en train de perdre la tête, mon pauvre ami… Si les voisins t’entendaient… »

« Je me moque bien des voisins ! C’est sûrement pas eux qui ont fait le sale boulot. C’est moi et mon groupe. Et nous serons tous maudits pour tout le mal dont nous sommes responsables ! »

Et il se mit à pleurer, exprimant un repentir terrible, insupportable. En effet, une nuit, quelques années seulement après la « libération », il avait attaqué la ferme des Van de Welde, un couple d’Afrikaners qui vivait paisiblement avec leurs deux jeunes enfants sur leur immense propriété et à qui on ne pouvait pas reprocher grand-chose hormis leur réussite. Ces gens s’étaient toujours montrés bienveillants avec leurs employés africains. Avec son groupe d’enragés, ils les avaient attaqués par surprise alors qu’ils étaient tous endormis et les avaient massacrés à la machette sans la moindre pitié… Le domaine, qui devait représenter des dizaines de milliers d’hectares d’un seul tenant, faisait vivre bon an mal an, la plupart des villages alentour. Du jour au lendemain, le Comité de Salut public que présidait mon grand père se retrouva à la tête de cette manne, de cet eldorado. Les yeux des pauvres gens se mirent à briller, les convoitises à s’exacerber. Les assemblées générales se succédèrent, les comités de gestion ou de secteur se mirent à siéger et à palabrer à tour de bras. De tout cela ne ressortit qu’une réforme agraire qui morcela l’immensité en petites parcelles peu viables selon le principe démocratique que tout homme apte à tenir en main un outil devait se voir attribuer une part du gâteau. En quelques saisons, la ferme Van de Welde bascula de la prospérité relative à une sorte de misère endémique lamentable. La majorité des micro-propriétaires se contenta de laisser paître chèvres et moutons avec les conséquences que l’on connaît alors que quelques courageux comme mon grand père tentaient de cultiver leur lopin selon des méthodes ancestrales. Passant de main en main, les tracteurs et machines agricoles récupérés tombèrent très rapidement en panne. Faute de connaissances techniques et de pièces détachées, tout ce magnifique matériel fut assez vite laissé à l’abandon. Il n’était de toute façon pas adapté à de si petits lopins. Les serres de forçage, les cultures hydroponiques, les laboratoires de recherche périclitèrent très vite. Et même la maison de maître, envahie par une quinzaine de familles nécessiteuses de la région se transforma en taudis infréquentable…

Mon grand père, qui avait mis un point d’honneur à ne surtout pas récupérer plus que sa part de butin, s’échina donc sur une parcelle minuscule et ne parvint en fait jamais à nourrir décemment les siens bien qu’il se tuât à la tâche. Benjamine de la famille, ma mère était alors âgée de seize ans. Elle avait deux frères de dix huit et vingt ans à la mort de mon grand père. Ma pauvre grand-mère, qui se retrouvait propriétaire de cette ridicule exploitation agricole était dans l’incapacité de la cultiver elle-même. Son seul espoir reposait sur mes deux oncles qui auraient dû assurer la succession, mais il fut très vite déçu car ceux-ci quittèrent le village dans les semaines qui suivirent pour aller s’engager dans l’armée, laissant les deux femmes seules et abandonnées dans une contrée sans avenir…

(Disponible sur Amazon, Lulu & TheBookEdition)

08:57 Écrit par CCRIDER dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.