05/10/2012

Bienvenue sur Déliciosa (Chapitre 7/3ème partie)

Le lendemain matin, le restaurant leur sembla particulièrement désert. Le groupe d’obèses avait quitté les lieux et les nouveaux arrivants n’étaient attendus que pour l’après midi. Il ne restait plus qu’une dizaine de résidents, quelques vieillards souffreteux et maigrichons qui n’avaient pas réussi à engraisser suffisamment.

- Que fait-on de beau aujourd’hui ? demanda Eva.

- Nous allons faire un petit jogging matinal, répondit Tom un peu imprudemment.

- Emmenez-moi avec vous, demanda la métisse, je n’ai vraiment pas envie de rester avec cette bande de petites vieilles et de petits vieux séniles…

- C'est-à-dire, fit John, qu’on avait projeté de continuer nos explorations des confins de la réserve…

- Vous ne m’aviez rien dit, bande de petits cachotiers. C’est super existant votre truc. Je viens avec vous…

- Eva, sois raisonnable, l’implora Oncle Tom. Ce que nous allons faire est assez dangereux. Ils disposent de patrouilleurs avec de puissants glisseurs. La dernière fois, on a été à un cheveu de se faire prendre…

- Et alors ? Je ne suis pas une poule mouillée, moi. Ca ne me fait pas peur !

- Réfléchis, il y a un risque de nous retrouver sanctionnés… Tu n’as pas oublié le carcan ?

- Je m’en moque. Je viens. J’aime bien vivre dangereusement, lança-t-elle avec un grand rire.

Ils regagnèrent leurs chambres pour se changer et se retrouvèrent sur le perron. Comme tous les jours, les deux soleils brillaient, le ciel était uniformément bleu, sans le moindre nuage… Ce climat idéal avec sa température bloquée à 25° et sa légère brise réglée sur 8 km/h pouvait à la longue devenir d’une monotonie lassante. Ils se lancèrent sur la piste piétonne les uns après les autres. Précaution un peu superflue car ils étaient absolument seuls. Eva courait devant en petites foulées gracieuses, suivie de Tom à quelques pas derrière et de John, nettement plus loin. Ils se rejoignirent à l’entrée de la partie « interdite ». Ils eurent l’impression que rien n’avait changé depuis la dernière fois. Les ronces et les broussailles laissaient un passage étroit arrivant jusqu’au pied du dôme.

- Super ! s’exclama Tom en brandissant les outils. Ils ne les ont pas trouvés…

- Allez, au boulot ! dit John. On va commencer à creuser un trou pour essayer d’atteindre la base de cette bulle de composite et passer en dessous… J’aimerais bien savoir ce qu’il y a de l’autre côté…

A l’aide de la pelle-bêche, Oncle Tom se mit à creuser et John à évacuer la terre sableuse pendant qu’Eva les observait ou faisait le guet… En une demi-heure, les hommes avaient dégagé un bon mètre et atteint la base du dôme.

- On passe dessous, dit John, attention à ne pas effleurer le plastique… Il est sûrement sensimère…

- Ne t’en fais pas, j’y vais doucement, lui répondit Tom.

Et pourtant, en deux secondes, quatre glisseurs, venus on ne sait d’où, leurs tombèrent dessus à l’improviste. Ils n’eurent pas le temps de réagir. Les autres donnaient l’impression d’être arrivés de nulle part ! Eva, qui était censée faire le guet, ne les avait même pas vus venir. Déjà, ils étaient encerclés par quatre boys casqués et vêtus de noir qui brandissaient des tubes neutraliseurs de type Supertaser…

John et Eva levèrent les bras en l’air pendant que Tom sortait de son trou en lançant sa pelle-bêche par terre avec rage. Les boys leurs passèrent les menottes et les firent monter sur leurs drôles d’engins silencieux. Ils se retrouvèrent dans une partie de l’hôtel qu’ils ne connaissaient pas et qui devait se situer en sous-sol. Balena apparut dans toute sa splendeur…

- Résidents, commença-t-elle sur un ton réprobateur et grandiloquent, je suis très déçue de votre comportement. Vous faîtes déjà partie du contingent qui n’a pas été capable de réussir correctement notre programme d’engraissement. Vous êtes arrivés chez nous avec un lourd passé, particulièrement vous, Monsieur Thomas Green et voilà que vous aggravez encore votre cas… Mais quelle folie vous a donc pris de vouloir aller creuser sous les limites de Paradise ? Expliquez-moi, j’aimerais comprendre…

- Simplement l’envie d’aller voir ailleurs, plus loin, répondit John. C’est humain…

- Vous n’étiez pas heureux ici ? Nous ne faisions pas tout pour que vous vous sentiez bien ?

- Ce n’est pas cela, intervint Tom. C’était juste de la curiosité, une envie d’aventure, de liberté…

- Eh bien, pour la liberté, c’est fichu, laissa-t-elle tomber. Il va falloir que je vous boucle tous les trois, le temps que l’Autorité nous fasse parvenir ses instructions à votre sujet…

- Mais, tenta de plaider Eva Brown, nous n’avons pas fait grand mal… On ne mérite pas tant de sévérité !

- C’est votre point de vue, Mademoiselle… Permettez-moi d’en avoir un assez différent. Si vous aviez réussi à vous évader, imaginez un peu tous les ennuis que j’aurai eus… Je suis responsable de vous devant l’Autorité, j’ai un Ministère de Tutelle moi, je ne peux pas laisser mes résidents faire n’importe quoi !

Aussitôt, elle leur tourna le dos et, emportée par son tripode sur coussin d’air, les abandonna sans daigner attendre d’autres explications. Les agents de sécurité les emmenèrent dans un couloir étroit tout juste éclairé par quelques tubes de néons et les enfermèrent ensemble dans un cachot de béton brut de décoffrage sans autre ouverture que la porte. Une banquette, également en béton, courait le long du mur et constituait le seul et unique mobilier du lieu. Il n’y avait ni douche, ni lavabo, ni toilettes. Tout juste un seau, une cuvette et un jerrycan rempli d’eau traînaient-ils dans un coin pour subvenir à leurs besoins naturels…

- Ou comment des vacances de rêve peuvent se transformer en cauchemardesque séjour en taule, commenta John qui se voulait sentencieux.

- J’ai bien l’impression qu’ils vont nous faire payer au prix fort notre petite plaisanterie, dit Oncle Tom.

- C’est pas juste, moi j’ai quasiment rien fait, ajouta Eva. Je ne vous ai accompagnés qu’une toute petite fois. Vraiment pas de quoi fouetter un chat…

- Peut-être, mais tu vas être jugée d’après tes antécédents. Tu as vu ce qu’elle a dit au sujet de Tom…

- Moi, ça ne me concerne pas. Je n’ai rien à me reprocher…

- En es-tu si sûre ? lui demanda Tom. Tu ne nous as toujours pas raconté pourquoi tu es ici. D’où viens-tu ?

- Oui, raconte-nous ton histoire, Eva, insista John Slim. On a tout notre temps pour l’écouter et je suis sûr que ton existence a dû être passionnante…

- Détrompe-toi, ma vie n’a rien eu d’intéressant, ni d’original. Je suis née, il y a juste trente ans, à O’Gdingba, un petit village perdu au fin fond de l’Afrique du Sud, dans une région semi désertique, le pays des Mauis, minuscule territoire oublié de l’immense Fédération Sud Africaine qui s’étend du sud des grands Lacs jusqu’au Cap et de l’Atlantique à l’Océan Indien. Notre puissance tenait plus à l’immensité de notre territoire et à ses ressources naturelles potentielles qu’à nos réussites économiques, agricoles ou commerciales. La génération des pionniers noirs, des pères fondateurs de l’Arc en ciel, c'est-à-dire celle de mon grand père pouvait s’enorgueillir d’avoir chassé du pays la plupart des exploiteurs et d’avoir rendu la terre au peuple. Ainsi, notre famille avait hérité dans ce partage, d’un lopin d’un demi hectare sur lequel mon grand père avait tout d’abord tenté sans grand succès de faire pousser du café et du coton, puis finalement des légumes et des fruits. Mais l’eau manquait et ses cultures étaient systématiquement pillées par des fainéants qui ne respectaient pas la propriété privée ou qui estimaient qu’il était naturel qu’une large part du travail des autres leur soit attribuée…

- Ainsi va l’Afrique, commenta Oncle Tom, un seul s’épuise au travail pour en faire vivre quinze ou vingt autres…

- Et le plus terrible, reprit Eva, c’est que mon pauvre grand père rendit l’âme en regrettant le temps des affreux colons ! «  On n’aurait jamais dû les faire fuir comme ça, qu’il répétait à sa femme sur son lit de mort. Eux, ils avaient les techniques. Ils savaient faire en sorte que la terre donne généreusement. Avec eux, tout poussait facilement, les céréales, les légumes, les fruits. Et tout le monde avait du travail, pas beaucoup payé, bien sûr, mais on ne vivait pas si mal ! »

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08:55 Écrit par CCRIDER dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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