11/08/2012

Bienvenue sur Déliciosa (Chapitre 6/6ème partie)

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Bienvenue sur Deliciosa couv.jpgSur notre groupe de quatre, deux se montrèrent aussitôt hostiles à ma proposition. Pour eux, c’était trop dangereux. Il fallait sortir de notre territoire, se risquer en terrain inconnu, sans protection et sans garantie aucune de réussite. Seul, Rocky, un jeune jamaïcain malingre, snifeur de Bang et fou de reggae, accepta de me suivre dans mon apparent délire. Il fallut tout d’abord repérer un passage. Inutile d’essayer par les rues. Partout il y avait des barrages tenus par les nôtres ou par les Pakis et à quelque distance un second check point de la police. Autant dire mission impossible. J’envisageais aussi d’escalader le mur d’enceinte du ghetto, mais j’y renonçais quand j’appris qu’il y avait sans cesse des patrouilles, d’un côté comme de l’autre. Je ne voulais pas prendre le risque de nous faire pincer avec une grosse quantité de marchandise. La seule solution qui nous restait, consistait à passer par les sous sols. Nous avons assez vite trouvé des endroits où les égouts débouchaient dans les galeries du subway. Bien sûr, le métro s’arrêtait maintenant à la hauteur des zones interdites, les accès avaient été murés, mais il ne nous fallut pas plus de deux jours pour y creuser un passage. Sous terre, nous étions tranquilles, nous ne manquions pas d’endroits discrets pour cacher notre marchandise. La clientèle étant plus aisée, il nous fut facile de doubler nos tarifs sans avoir de problème d’écoulement. Nous écumions les endroits branchés de la ville, les abords des dancethèques, des stimrooms, des holos et autres excites. Le succès fut immédiat. Nous pouvions très largement payer notre redevance au gang et il nous restait pas mal d’argent. Bien sûr, nous devions faire attention à ne pas nous faire cueillir car les flics auraient difficilement accepté de voir en nous des enfants de diplomates ou de gros pontes du show-biz black. Il y avait en effet toute une bourgeoisie de couleur qui vivait dans de belles demeures dans la partie « honnête » de la ville et leurs rejetons ne se gênaient pas pour mener la grande vie. Nous fîmes en sorte de très vite leur ressembler en nous habillant dans les mêmes boutiques et en fréquentant les mêmes lieux. L’argent commençait à bien rentrer, il n’était plus question de zoner dans des squats. Nous prîmes goût aux hôtels, d’abord assez minables, puis de plus en plus luxueux…

 

Je devais avoir environ dix huit ans quand notre gang passa un très mauvais moment. Un à un nos hommes se faisaient flinguer au moindre coin de rue. Je ne sais pas moi-même comment j’ai pu en réchapper. Sans doute parce que je passais plus de temps en dehors du ghetto qu’en dedans. Mon fidèle Rocky lui-même disparut sans laisser de traces et je me retrouvais seul un soir devant la baraque de KJ sans aucune marchandise à fourguer. Je frappais à la porte de la rue. Un minuscule guichet grillagé s’ouvrit. Un œil apparut et m’examina de la tête aux pieds. Je me serais cru devant l’entrée d’un club privé très sélect alors que j’étais simplement devant un immeuble pourri du coin le plus délabré de ce foutu BTW…

- Bordel, c’est moi Tom, tu me reconnais, ducon ?

Et l’autre accepta enfin d’ouvrir sa porte blindée pour me laisser entrer. Il y avait deux gars dans l’escalier en train d’astiquer de gros flingues d’assaut et plusieurs à l’étage avec des kalachs. La planque de King Johnson sentait la panique, la défaite, la débandade. Les mecs avaient des regards tristes et même apeurés. Ils me laissèrent entrer dans la piaule de KJ. Ce n’était plus l’ambiance des grands jours. Personne ne riait, ni ne buvait, ni ne fumait. On ne pouvait pas faire plus lugubre dans le genre. Entouré de deux conseillers, les deux plus anciens de la bande, le majestueux parrain me reçut sans faire de manière.

- Alors, Tom, on vient aux ordres ?

- Ben, chef, je crois qu’on est mal… Je ne sais pas ce qu’est devenu Rocky…

- Ne le cherche pas, me répondit le boss d’une voix traînante. On vient de retrouver son corps sur Chesterton Street, pas loin de Falcon Square. Ils l’avaient accroché, pendu par les pieds, à poil, éventré et émasculé comme un mouton à l’abattoir…

- Dégueulasse ! Ce pauvre Rocky, il n’aurait pas fait de mal à une mouche…

- Ils ont encore franchi un échelon dans l’horreur. Ces salauds de Pakis veulent nous dégoûter définitivement. Ils ont même pris la peine d’accrocher une pancarte autour de son cou avec cette inscription écrite en arabe et en anglais : « Alcoolique, inverti et drogué, il a subi un juste châtiment ! Que tous ceux qui en font autant s’attendent à la même chose voire à pire ! » Je ne vois pas ce que ces tarés pourraient inventer de pire…

- Ils osent faire des incursions de plus en plus fréquentes dans notre propre zone…

- Tu veux dire que nous ne contrôlons plus rien et que nos frères et nos sœurs ne sont plus en sécurité nulle part… Comment veux-tu que je reprenne la main ? Le gang a encore perdu dix gars cette nuit. Sept sont morts et trois autres ont disparu… Nous ne sommes plus qu’une petite dizaine, quinze fois moins qu’à la grande époque…

J’étais jeune, je ne réalisais pas la gravité de la situation. Je ne pensais qu’à mon intérêt personnel, à ce petit business que je ne voulais pas lâcher. Les jérémiades du patron ne m’intéressaient pas le moins du monde…

- Mais, boss, pour ce qui est du Bang et de l’herbe… ça ne va pas non plus. Il y a plus d’une semaine que je n’ai pas vu un ravitailleur ni même un encaisseur… D’ailleurs, j’ai amené moi-même l’argent des redevances…

Je fouillais dans ma poche pour en sortir un rouleau de billets préparé à cet effet, quand il m’arrêta d’un geste : « Laisse tomber, petit, on oublie. Garde tout, tu vas en avoir besoin quand il faudra te planquer… »

- Je ne comprends rien, chef…

- Oublie l’herbe, dis-toi que c’est fini. Le gang s’est fait piquer le marché. Le grossiste bosse maintenant avec les autres, il ne veut plus entendre parler de nous. On s’est même fait taxer nos derniers ballots d’herbe dans notre entrepôt des quais. Dans ce coup-là, on a laissé cinq frères sur le carreau. Ils se sont battus comme des lions, jusqu’au dernier, mais les autres étaient beaucoup plus nombreux. Ils ont croulé sous le nombre. C’est pour cela que tu n’as vu personne venir à toi…

- On ne pourrait pas organiser une autre filière…

A SUIVRE

08:56 Écrit par CCRIDER dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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