29/12/2010

La carte et le territoire (Michel Houellebecq)

la carte et le territoire.jpgJed Martin est un artiste plasticien branché qui s'est fait connaître en photographiant sous divers angles des cartes Michelin. A l'occasion d'une de ses expositions, il contacte l'écrivain Houellebecq et lui demande d'écrire un texte pour sa plaquette illustrée ce qui ne sera pas pour rien dans l'incompréhensible succès remporté par « l'oeuvre » de Jed. Celui-ci revient ensuite au portrait à l'huile de personnages célèbres comme Steve Jobs ou Jeffs Koons, traités sous forme d'allégories figuratives. Sa côte atteint alors des sommets, la bagatelle de plusieurs millions d'euros par tableau. Resté en relation avec l'écrivain qui vit reclus en Irlande puis dans la Creuse, il lui propose d'exécuter son portrait et de lui en faire cadeau. Ce qui ne portera pas bonheur à l'écrivain...

Un livre totalement inclassable, flirtant avec le roman à la française, la satire sociologique, le polar gore et l'anticipation à très court terme. Une sorte de somme allégrement menée et totalement centrée sur la personnalité de l'auteur. Jed est bien entendu un avatar « arts plastiques » de Houellebecq qui se met également en scène sous sa facette « écrivain », ce que certains pourraient taxer d'exhibitionnisme, de narcissisme voire de nombrilisme, mais qu'il nous semble plus juste de considérer sous l'angle de l'auto-dérision ironique. Il n'est pas donné à tout le monde d'arriver à rire de soi-même, de ses faiblesses, renoncements et autres petitesses. En effet, c'est un Houellebecq vieillissant, solitaire, misanthrope et philosophe blasé qu'il nous décrit sans la moindre complaisance. Comme dans tous ses livres, il pratique avec maestria la provocation et l'outrance, dépassant parfois les bornes (l'outing de Jean Pierre Pernaud (?) ou sa propre décapitation suivie d'un monstrueux découpage en lamelles à l'aide d'un laser chirurgical) et forçant souvent le trait jusqu'à en devenir parfois un peu lourd. Mais n'est-ce pas le principe même de la caricature ? Un des nombreux intérêts de ce livre réside là, dans cette description lucide, sans concession d'un monde décadent, partant à la dérive, en proie à une pipolisation généralisée, dans un pays transformé en réserve naturelle ou en un immense musée des traditions populaires livré en pâture à de riches touristes exotiques. Et comme l'auteur reste compréhensif et indulgent envers ses lecteurs, il leur livre même la clé de son propos en toute dernière page. Il leur a proposé rien moins qu' « une méditation nostalgique sur la fin de l'âge industriel en Europe ». Le style est toujours aussi flamboyant et la lecture captive toujours autant, en raison d'une ironie, d'un humour et d'une finesse d'analyse omniprésentes. Seuls (légers) reproches : des termes en italique trop nombreux, un nombre important de copié-collés (notice technique d'appareil photo, modes d'emploi ou article de catalogues d'agences de voyages) et, une influence américaine (Bret Easton Ellis) qui ne devrait pas obliger, sous forme de citations assez systématiques de marques (Samsung, Audi, Mercedes) ressemblant à de la publicité déguisée. Ce livre de la maturité d'un auteur majeur (sans doute le meilleur de sa génération) méritait-il le Goncourt ? Certainement, si l'on compare avec la concurrence (Beigbeder ?) quoiqu'il apparaisse comme très légèrement inférieur par rapport à ses deux derniers opus. Mais à ce niveau de qualité, on ne va pas chipoter. On laissera ça aux Germano-pratins !

4,5/5

Citations : « Comment est-ce que vous voudriez rencontrer quelqu'un qui travaille pour Marianne ou Le Parisien Libéré sans être pris d'une envie de dégueuler immédiate ? »

« Je n'éprouve qu'un faible sentiment de solidarité à l'égard de l'espèce humaine. »

« Picasso c'est laid, il peint un monde hideusement déformé parce que son âme est hideuse. »

 

09:14 Écrit par CCRIDER dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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